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| 16 mai 2008 - MAI-68 : une révolution cache l’autre (la vraie) | |||||||
.Sous les pavés, les montres ? Disons plutôt : sous les montres de mai 1968, les pavés d’une nouvelle révolution horlogère, que personne à l’époque n’a vraiment vu venir, et surtout pas les horlogers. De quelles montres a-t-on parlé pendant les salons horlogers du printemps 1968, quelques semaines avant les barricades parisiennes ? • Les nouveautés les plus remarquées ont été la Baignoire allongée de Cartier et l’Ellipse d’or réalisée par Patek Philippe selon le principe du « nombre d’or ». Tissot a suscité de nombreux commentaires avec sa montre Carrousel à lunettes en couleur interchangeables. • Et c’est à peu près tout, les commentaires allant bon train autour du projet d’interdition du radium pour assurer la luminescence des cadrans : qu’allait-on bien pouvoir faire des stocks de radium (radioactif) entreposés dans les manufactures, désormais obligées de repeindre aiguilles et cadrans au tritium… • Une montre très particulière est quasiment passée inaperçue : signée Fortis, la Flipper est sans doute la première vraie montre en plastique de l’horlogerie contemporaine. Elle était proposée selon un principe composable assez original : le consommateur avait le choix entre plusieurs couleurs pour le boîtier-bracelet intégré, dans lequel il suffisait de « clipser » le container de l’ensemble mouvement-cadran. Quinze ans avant la Swatch, c’était pour le moins révolutionnaire. Hormis un soupçon de curiosité, quelques éclats de rire et les habituels « Ça ne marche jamais », cette Flipper n’a guère suscité d’intérêt, hormis chez quelques designers. • Dans les hautes sphères de l’industrie, de quoi discute-t-on ? De la décision d’arrêter les concours de précision lancés par les observatoires ! D’une part, les montres électroniques – encore expérimentales – les gagnent trop facilement. D’autre part, les Japonais de Seiko ont pris la mauvaise habitude d’y figurer en bonne position et l’importance qu’ils accordent à leur production horlogère (multipliée par six au cours des dix dernières années) commence à agacer les grands patrons suisses. Donc, pas de concours d’observatoire à Neuchâtel en 1968… • Et les stratèges, comment imaginent-ils l’avenir ? En rose, puisque tous les indices sont bons et que les montres se vendent mieux que jamais. La grande affaire, c’est la mise au point d’un chronographe mécanique à remontage automatique : on en parle depuis des années, mais des rumeurs concordantes affirment que plusieurs équipes sont sur le point d’aboutir. On en parle du côté de chez Dubois-Dépraz (Hamilton, Heuer et Buren sont dans le coup) et de chez Zenith (avec Movado), mais aussi chez Seiko. C’est ça, la grande affaire (les lancements auront effectivement lieu l’année suivante, en 1969). • L’année précédente (1967), un premier indice aurait dû alerter ces experts en marketing horloger : sans la moindre concertation avec la branche horlogère, le monde scientifique a adopté une nouvelle définition de la seconde, non plus « mécanique » (un fraction de la durée du jour, lui-même défini par une fraction de l’année), mais « atomique », mille fois plus précise et basée sur le décompte « électronique » des oscillations d’un atome de césium. Les horlogers ont perdu le monopole de l’heure, mais ils n’ont pas vraiment pris la mesure de cette évolution. • Sauf, peut-être, dans le sport : aux Jeux olympiques d’hiver, à Grenoble, Omega et Longines étaient en vedette pour chronométrer Jean-Claude Killy, triple champion et médaille d’or, qui a gagné à cette occasion un chronographe Rolex, mais c’est Omega qui annonce, pour cet été (jeux de Mexico), un dispositif de chronométrage 100 % électronique dans les épreuves reines de la compétition. • Bien entendu, les laboratoires horlogers travaillent eux-mêmes, et depuis longtemps, à cette heure « électronique » : on a déjà vu des montres « électriques » sur le marché et même des montres « électroniques ». Des montres électromécaniques sont déjà au point, chez Lip, chez Bulova, chez Hamilton, chez Stowa et chez Seiko. En Suisse, le Centre d’électronique horlogère travaille depuis vingt ans sur un projet de « montre à quartz », mais les premiers prototypes restent énormes et les mouvements gourmands en énergie. Pour les dirigeants de l’horlogerie helvétique, ces montres resteront des « jouets » pour les riches et des « gadgets » clinquants pour les milliardaires d’avant-garde. C’est tout au plus ce qu’on appellerait aujourd’hui un « marché de niche » pour clients capricieux et avides de montres « confidentielles » : qui pourrait préférer ces horreurs électroniques, pas très fiables, mais très fragiles et vite à court d’énergie, aux bonnes vieilles mécaniques des grandes manufactures suisses ? Bref, on n’y croit guère dans les vallées horlogères et les premiers prototypes de mouvements à quartz, conçus comme des super-complications haut de gamme, ne suscitent aucun enthousiasme… • Personne, en Suisse, n’a repéré l’invention, en Californie, de ce qu’on appelle un « micro-processeur », cette « puce électronique » appelée à bouleverser la vie quotidienne de tous les humains au cours des décennies suivantes. Personne n’a vraiment lu les revues scientifiques japonais qui annoncent le lancement d’une production industrielle de mouvements à quartz. Un autre indice est passé inaperçu : l’ultra-sensibilisation du grand public au « futurisme », voire à la science-fiction. On parle aux Etats-Unis du nouveau film de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, dont l’esthétique va cristalliser les nouvelles aspirations au high-tech (on y verra notamment une montre d’avant-garde, qui inspirera la future Pulsar lancée deux ans plus tard par Hamilton). • On voit dans les rues des mini-jupes en aluminium (Courrèges) qui annoncent une nouvelle esthétique, dans tous les domaines du quotidien, mais les cadrans des montres s’obstinent à rester classiques. On remarque, chez les décorateurs, des meubles en plastique qui traduisent de nouveaux rapports aux matériaux du quotidien, mais les montres restent fidèles à l’or et à l’acier. Les voitures, les trains et les avions vivent leur révolution (DS, TGV, Concorde), mais les vitrines horlogères restent désespérément fidèles à leur tradition… • Comment pourrait-on imaginer autre chose que des montres mécaniques dans l’espace, puisque la NASA elle-même a choisi un chrono Omega Speedmaster pour la conquête de la Lune ? • Bref, il y a de la révolution dans l’air, mais qui en prend la mesure dans les manufactures ? Même ceux qui ont compris qu’un tsunami électronique se préparait – notamment Jack Heuer, qui tentera de surfer sur cette vague avant d’être emporté par elle – n’ont pas anticipé à quel point la décennie suivante serait quasiment mortelle pour l’horlogerie traditionnelle ! . |
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