La lettre internationale des marchés horlogers
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4 mai 2009 - CHANEL : un clip, deux films et trois leçons
.

Il paraît que Chanel ne l’a pas fait exprès
[je ne crois cependant
pas à de telles coïncidences]
,
mais nous baignons dans le Chanel,
à la télévision comme au cinéma
ou sur Internet et les iPhone.
Quels enseignements et quelles leçons
tirer de ce « printemps Chanel » ?




••• CHANEL AU CINÉMA, avec ce Coco avant Chanel qui ne révolutionnera pas le cinéma français, mais qui fait écho au Coco Chanel, récemment présenté à la télévision en deux épisodes, avec Shirley MacLaine dans le rôle de Mlle Chanel « âgée ».

On a également sous les yeux, ces jours-ci, le nouveau film publicitaire du parfum N° 5, dont l’héroïne n’est autre qu’Audrey Tautou, interprète du Coco avant Chanel. C’est peut-être beaucoup en aussi peu de temps, et sans doute générateur d'une déplaisante saturation mentale, mais on ne manquera pas le somptueux travail de teasing réalisé par Chanel sur le thème du voyage (Orient Express, tentation du sleeping, croisière et tout le reste, en ambiance onirique). A découvrir, dès le 5 mai, sur le site dédié à cette nouvelle aventure du Chanel N° 5, mais on peut patienter avec le making of de ce film de Jean-Pierre Jeunet.


••• L’INSISTANCE SUR LA CHANEL AVANT LA CRISTALLISATION DU MYTHE est beaucoup plus intéressante que les critiques sur le film d’Anne Fontaine, la cigarette d’Audrey Tautou en pyjama et le réalisme du jeu de Benoît Poelvoorde. Peut-être par le parti-pris de son récit académique et très linéaire, Coco avant Chanel a surtout le mérite de nous faire réfléchir à la « révolution Chanel » et aux leçons qu’on peut tirer de son irruption sur la scène de l’élégance et du luxe.

On laissera ici de côté la question de marketing concernant la pertinence de faire endosser à Audrey Tautou le parfum N° 5, au moment même où le film entend recréer de la magie autour de l'héritage Chanel : un débat un peu académique, encore qu'on puisse penser – admettons que Chanel ne l'a pas fait exprès – que ce film N° 5 désamorce partiellement et démonétise indirectement les effets positifs du film d'Anne Fontaine sur l'image de la marque. Trop, c'est souvent trop...


••• TROIS LEÇONS MAJEURES SE DÉGAGENT du « cas Chanel », tel qu’il nous est proposé par l’histoire et par Anne Fontaine, qui n’a pas trahi son sujet. Trois leçons qui méritent d’être méditées par une industrie horlogère à la recherche de son identité en ambiance de sortie de crise :

• L’AUDACE PAYE TOUJOURS, même si elle se paye au prix fort : dans un monde d’hommes qui réduisait les femmes à des « cocottes » emplumées, la petite Chanel – têtue comme une Auvergnate, mais libre dans sa tête comme dans son corps – a osé défier les canons de la mode, porter des tenues de garçon, jouer avec des matières inusitées, tailler dans la longueur des robes, ajuster, libérer, bref imposer son style et son « allure ». Elle n’a pas craint de se moquer des « maîtres » qui faisaient autorité dans la mode de son époque : elle savait – instinct de créatrice, vision de recréatrice, volonté de libératrice – qu’elle avait l’histoire pour elle. Une Guerre mondiale plus tard, tout avait changé en moins de cinq ans et rien ne serait plus comme avant : c’est elle qui avait raison, pas les virtuoses du falbala qui moquaient ses coupes de travers et son manque de savoir-faire couturier en le taitant de « petite modiste ». Elle le paiera évidemment d’une profonde solitude, à la fois comme femme, comme maîtresse malheureuse, comme mère (qu’elle ne sera jamais) et comme « reine » d’un tout-Paris qu’elle méprisait pour sa veulerie satisfaite…

• LA LIBERTÉ N’A PAS DE FRONTIÈRES, sauf celles que pose celui ou celle qui décide de franchir les bornes : Mlle Chanel – quand elle n’était encore que Coco – n’a pas craint de porter la culotte, de recycler les jerseys qui étaient la seule étoffe de guerre disponible our les couturiers, d’habiller les femmes avec des marinières empruntées aux pêcheurs normands, de raccourcir cheveux et ourlets. Matériaux, procédés techniques, parfums, maroquinerie, art de vivre : aucun domaine du luxe ne lui a été étranger – sauf, peut-être la montre [mais, là aussi, elle a été pionnière, puisqu’elle se contentait des montres de ses hommes, et des plus belles !]. Une liberté créative totale, ordonnée à une exigence de « naturel » et de « libération » du corps des femmes dont elle n’a jamais dévié – dans ses blazers volés aux officiers de marine comme dans ses fameux tailleurs. Liberté d’allure, de ton, de style : Chanel a survolé les compartiments du jeu et le code génétique dont elle a structuré sa marque a résisté au temps. Les libertés ne se décrètent pas, elles se prennent : Chanel avait le geste large et la main leste pour en prendre plus que les autres !

• L’HISTOIRE NE REVIENT JAMAIS EN ARRIÈRE, surtout celle des empires du luxe : très peu de temps séparent l’avant et l’après-Chanel, parce que les révolutions ne sont pas circulaires, mais cycliques. Elles rebondissent, mais jamais où elles sont attendues. Les modes ne rétropédalent pas, elles accélèrent ! Avec ses ciseaux, son audace et son instinct de liberté, Chanel a changé le cours de la vie des femmes du XXe siècle plus que toutes les lois féministes : bien entendu, elle s’est inscrite dans un grand mouvement d’affranchissement et d’émancipation des contraintes, mais c’est un élan qu’elle a permis, voire stimuler, dans l’allure quotidienne et dans ce qui se remarque [on montre sa nuque et ses mollets tous les jours, alors qu’on ne vote qu’une fois de temps en temps]. Sans Chanel, le siècle aurait mis des décennies à accoucher de ce qu’elle avait acté dès avant 1914 et qui s’est trouvé ratifié dès 1918…




••• MLLE CHANEL AVANT LA MAISON CHANEL, ce n’était finalement pas si différent de la Chanel qui a traversé le siècle (ci-dessus, une de ses premières photographies dans Life Magazine). C’est l’époque qui a changé, et le regard qu’on portait sur sa mode, plus que son caractère.

Elle avait su aller au-delà de ses rêves de petite couturière recyclée dans un cabaret pour échapper à la nullité de l’époque : peu lui importait, dès lors, de triompher un peu plus ou peu moins, puisque l’histoire lui avait déjà donné raison.

Mlle Chanel d’avant le
bling-bling, le total look griffé et le tout-à-l’égo camouflé sous le tout-au-logo : l’ambition ne s’inscrivait pas, au cours de ces années, dans les repères d’un cahier de tendances, mais dans un regard capable de capter l’air du temps, dans une curiosité pour les nouveaux territoires à découvrir et dans un rejet instinctif de ce qui ne se montre que pour mieux cacher qu’il n’y a rien à montrer derrière…

Que de montres et que de marques sont aujourd’hui ce qu’étaient les plumes d’autruche et les corsets d’hier ! Que de parallèles à tracer avec les caprices des « couturiers » alors réputés et le comportement de divas de certains patrons horlogers : les exigences des marchands de mode sont les mêmes, et les
fashionistas contemporaines tout aussi symboliquement emperlées et serrées dans la dentelle que leurs arrière-grands-mères. Mais qui ne voit, aujourd’hui, que les temps sont en train de changer ?

Chanel avait –
volens nolens – un style de pénurie et des idées anti-crise, dans une Europe ruinée et affamée par la guerre. L’instant Chanel, c’est de croire, puis de décider qu’un autre rapport au luxe est possible. Puisqu’il suffit de vouloir être, quand les autres se contentent de vouloir avoir…

Chanel comme emblème de la nouvelle génération horlogère et comme icône de ceux qui osent penser
out of the box, hors des sentiers battus, qui proposent de nouveaux matériaux et qui ont l’audace de ne pas respecter les canons de la vulgate horlogère ? Le rapprochement est pertinent : ceux-là – pas tous, mais la plupart – ont la passion de vouloir changer l’ordre des choses et de rêver d’un autre monde, où les montres donneraient mieux que l’heure à des amateurs libérés des contraintes du temps. Ces nouveaux créateurs sont, à leur manière, des artistes d’un nouvel art horloger et d’une nouvelle philosophie cinesthétique de la montre [la science du mouvement allié au goût d’un nouveau style]

Chanel, éternelle révolutionnaire de l’allure : que recherche la nouvelle génération horlogère, sinon à repenser l’allure des montres qu’elle a l’audace de proposer ?





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