La lettre internationale des marchés horlogers
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27 mai 2009 - LA QUESTION DU MERCREDI : Pour une montre moderne, le concept de « précision » a-t-il encore un sens ?
Hier, pour illustrer un article
sur la « nouvelle modestie »,
Business Montres
présentait une célèbre montre
dont le cadran est
désormais « dégriffé »
(sans la moindre marque).
Il s’agissait du nouveau tourbillon
De Bethune, dont le mouvement
présente des caractéristiques
plus qu’intéressantes
pour comprendre
ce que peut (pourrait)
être une montre contemporaine :
exactitude ou précision ?





••• L’INTÉRÊT DE CE TOURBILLON :
Aux dernières nouvelles, on ne compte pas moins de 129 marques de montres proposant actuellement des tourbillons.
Autant dire que cette complication, autrefois réservée aux très grandes manufactures [on les comptait sur les doigts de la main il y a quinze ans], est désormais banalisée à outrance. On sait, de plus, que la plupart de ces tourbillons, loin d’améliorer la marche de la montre, en pénalisent en fait la précision du fait de leur mauvais réglage. L’important n’est donc pas que la manufacture De Bethune ait réalisé un tourbillon, mais qu’elle ait choisi de le doter de certaines caractéristiques.

Au programme de ce tourbillon logé dans un boîtier en platine à cadran titane microlight : une cage en silicium et titane, construite de façon à alléger au maximum sa structure. Elle est ainsi la plus légère du monde (image ci-dessus). Total : 0,18 g, trois à quatre fois plus léger qu’un tourbillon classique ! La roue d’échappement, le centre du balancier et le pont d’ancre sont également en silicium. Pour l’anecdote, le composant le plus léger pèse 0,0001 g et le plus lourd 0,0276 g. On verra ci-dessous l’importance de ce facteur pondéral, réduit à sa plus simple expression grâce aux nanotechnologies de production et aux usinages numérisés en cinq axes.

Deux variantes pour le balancier : un presque « classique » en titane-platine [« classique » pour le standard De Bethune, mais assez révolutionnaire dans l’univers de la haute horlogerie] et une avancée high-tech de premier plan, avec une version silicium-platine thermo-compensé.



••• DOUBLE AVANTAGE MAJEUR :
Ce tourbillon De Bethune est calé à 36 000 alternances/heure et il tourne en 30 secondes.
Là, ça devient encore plus excitant. 36 000 A/h (soit 5 Herz), c’est le TGV de l’horlogerie, l’échappement HF (haute fréquence) capable de réduire et de compenser les défauts d’amplitude du mouvement. Avec une cage hyper-légère capable de tourner en 30 secondes au lieu d’une minute, on optimise encore cette compensation en améliorant l’isochronisme et l’« efficacité » de l’échappement : les gains de précision constatés par De Bethune peuvent être chiffrés par un facteur 1,5, voire 2 dans la réduction des écarts quotidiens de la montre.

Cette haute fréquence permet notamment de réduire les différences d’amplitude au porter, quand le va-et-vient du poignet inflige à l’échapppement des « coups de freins » et des accélérations brutales. Plus le balancier vibre rapidement, plus il « efface » ces irrégularités en les lissant et en minimisant leur impact sur les à-coups du porter : il y a moins d’inertie quand la montre repart sur un rythme normal. La légèreté de la cage accroît ici l'efficacité de la haute fréquence en réduisant le volant d'inertie de l'ensemble.

On comprend à quel point l’addition d’une haute fréquence et d’une rotation rapide de la cage ultra-légère créent les conditions d’une nouvelle précision horlogère. Ce n’est pas une coïncidence si différentes marques travaillent désormais à cette maîtrise des grandes vitesses : Zenith traditionnellement, mais également Favre-Leuba [dont c’était la spécialité historique], Chopard [Jean-Frédéric Dufour pourra désormais continuer dans cette voie chez Zenith !], Seiko et d’autres ont des chantiers dans cette direction.

Il faut noter que cet échappement à 36 000 A/h – un « tourbillon hélicoptère » – n’a pas d’incidence sur la réserve de marche proposée par De Bethune : cinq jours grâce à un double barillet auto-régulateur, c’est plus que suffisant pour une montre à remontage manuel...



••• LES VRAIES QUESTIONS :
Le renfort de précision proposé par le tourbillon De Bethune est-il significatif ?
On aborde là une terra incognita de l’art horloger contemporain : personne n’a vraiment pensé à explorer le concept de précision quotidienne, qui se cantonne aujourd’hui à des considérations purement techniciennes exprimées en plus ou moins de secondes par jour.

Quelques pistes de réflexions au sujet de cette « précision » chronométrique, que l’industrie des montres mécaniques semble avoir perdu de vue quand elle a perdu la bataille contre l’électronique horlogère :

• CERTIFICATION OFFICIELLE : plus aucun amateur n’ignore aujourd’hui que le fameux « contrôle officiel des chronomètres suisses » (COSC) n’a qu’un lointain rapport avec la précision réelle de la montre qu’il porte. Non seulement ce certificat du COSC est accordé à des bases de mouvements non emboîtés, mais il est attribué à des calibres non terminés, dont les modules additionnels ultérieurs peuvent considérablement influencer la précision. Tous les mouvements ne sont pas admissibles au COSC, notamment ceux qui n’ont pas de « vraie » aiguille des secondes [par exemple, ce tourbillon De Bethune, dont une partie de la cage fait office d’indicateur des secondes]. Le coscage relève donc aujourd’hui de l’argument marketing.

• CERTIFICATIONS ALTERNATIVES : les autorités du COSC sont parfaitement conscientes des limites de leurs procédures et ont entrepris différentes études pour les rendre plus pertinentes et plus représentatives. Du côté du Poinçon de Genève, on réfléchit également à inclure de nouveaux critères de précision dans les règles d’attribution du sceau. Critères intégrés dans le nouveau scean Patek Philippe. L’esprit du label Qualité Fleurier va dans le bon sens, mais les protocoles d’expérimentations sont encore loin de donner satisfaction en termes de volume ou de reconnaissance. Si l’Observatoire de Besançon a récemment ranimé son service de chronométrie, c’est aussi parce qu’il y a une vraie demande de légitimité dans les certifications : on a pu le vérifier avec la relance d’un nouveau concours de chronométrie par le musée du Locle et Forumamontres.

• PROCÉDURES STATIQUES : de toute façon, les tests de chronométrie classiques (étalonnage en cinq positions, etc.) ne peuvent jamais que refléter une approche statique et prédéfinie de la précision. Ils reprennent assez bizarrement les méthodes para-« scientifiques » de l’ère pré-industrielle, quand il s’agissait de tester des montres de poche qui étaient souvent des « bêtes de concours » réservées à des vitrines et non à un porter quotidien. A bien y réfléchir, le simple fait de tester statiquement, mais en cinq positions successives, des montres-bracelets laisse rêveur : contrairement aux montres de poche, qui devaient démontrer qu’elles fonctionnaient également et avec la même précision dans d’autres positions qu’au porter dans le gousset,ces montres de poignet sont appelées à fonctionnaient toute la journée dans toutes les positions. Il reste donc à inventer des procédures de porter dynamique pour tester la précision dans la durée : c’est un peu ce qu’avait commencé à tenter le poinçon Qualité Fleurier, mais en se contentant d’effectuer d’abord les mouvements de base d’un porteur contemporain [grâce à un excellent logiciel de simulation] pour étalonner ensuite la précision en statique...

• PORTER DYNAMIQUE : les montres-bracelets contemporaines sont appelées à évoluer dans des environnements qui auraient hérissé le poil des maîtres-horlogers d’il y a un siècle. Les hommes et les femmes vivent aujourd’hui plus intensément au quotidien, avec une dépense énergétique qui a sans doute multiplié par dix, sinon par cent, les mouvements imposés à leurs montres. On marche, on court, on nage, on conduit en accélérant et en freinant, on roule en scooter, on danse avec sa montre. On peut aussi rester une heure face à son écran, à pianoter sur son clavier presque sans bouger la main gauche [pour les droitiers], ou regarder un film pendant deux heures en ne jouant que de l’index sur sa télécommande. Dans les sociétés développées où chacun porte une montre, chaque être humain est aujourd’hui alternativement hyper-dynamique et hypo-statique, tous les jours et tout au long de la semaine. Ce qui ne peut manquer d’affecter de façon très significative le fonctionnement de sa montre mécanique.

• PROFIL CINÉTIQUE : il est ainsi évident que chaque homme ou chaque femme a son propre profil cinétique et sa propre signature dynamique, mais qu’on lui impose une mesure standard de précision. Les montres sont faites pour être portées, pas pour rester étalonnées sur un banc-test. C’est donc la précision au porter qui est pertinente, pas le réglage moyen effectué à la fabrique – et encore moins la mention « chronomètre » apposée sur le cadran d’une montre. La précision est aujourd’hui un concept individuel, voire une sensibilité personnelle liée à l’âge, à l’activité sociale et à la culture : un senior retraité allemand sera sensible à une seconde d’écart-type, quand un jeune cadre dynamique italien ne s’en offusquera pas ! Cette individualisation de la précision est sans doute une des nouvelles frontières de l’horlogerie : Richard Mille l’a compris avec son « rotor à inertie variable » et De Bethune a poussé encore plus loin la réflexion avec son réglage de la charge du rotor personnalisable à volonté par la couronne [on rêve ici de l’hyper-précision qu’apporterait à un tourbillon automatique 36 000 A/h ce système de contrôle personnel du rotor].

• NOUVELLE EXACTITUDE : il est tout aussi évident que les anciens critères de précision ne sont plus pertinents avec des montres contemporaines. Comment évaluer la précision d'une Urwerk ou d'une MB&F, montres dépourvues d'aiguilles des secondes ? Pourquoi évaluer statiquement des mouvements destinés à être emboîtés et portés de façon aussi disparate ? La vraie conquête sera celle de l'exactitude plus que celle de la précision, concept historiquement daté, et celle d'une nouvelle ponctualité technico-mécanique...




••• CES CONSIDÉRATIONS INTEMPESTIVES SUR LA PRÉCISION s’inscrivent dans une logique de prise en compte des enjeux contemporains de la montre. Si les profils cinétiques sont différents, pourquoi revendiquer – sans être crédible – une précision uniforme ?

• On attend avec impatience les premiers machines dotées de logiciels capables de tester une précision au porter, selon les données d’une signature dynamique personnalisée : il y aurait donc des « réglages constructeur » et des « réglages pilote » comparables à ceux dont disposent les champions de Formule 1, en fonction de leur conduite, de l’état de la route et des caractéristiques du circuit...

• Non que la précision soit une attente clairement formulée par les amateurs : on sait qu’une montre mécanique n’aura jamais la précision quasi-absolue d’une horloge atomique
[une seconde de décalage tous les 300 millions d’années] ! C’est juste une question de politesse que nous doivent les marques qui proposent des objets du temps aussi coûteux : qu’on parle d’une Festina, d’une TAG Heuer, d’une Rolex ou d’une De Bethune, c’est bien le moins qu’elle soit un tout petit peu précise...

• Au-delà de cette « politesse », la précision contemporaine est à examiner dans un esprit de réappropriation philosophique du temps : la montre est ma montre, mon objet du temps. Elle doit donc vibrer à mon rythme et s’adapter à mes cadences de vie. L’individualisme émancipateur de ces derniers siècles commence à peine à trouver quelques échos dans l’industrie horlogère : si on peut aujourd’hui personnaliser un cadran, un bracelet ou un boîtier, personne – à l’exception de De Bethune – n’a encore ouvert la boîte de Pandore du mouvement personnalisable ! Ce n’est évidemment pas une question de décoration, mais de fonctionnement du mouvement lui-même : on peut imaginer des calibres
custom, de même que BNB su réenchanter les heures qui passent avec son mouvement débrayable, capable d’accélérer ou de ralentir à volonté la course du temps...

• Les corps, les vêtements, les aliments, les transports, les télécommunications, les loisirs ont été progressivement libérés et autonomisés. Pas encore le temps, mais c’est déjà frémissant. Les montres pourraient-elles rester encore longtemps à l’écart de ce mouvement d’ultra-personnalisation sans se ringardiser ?






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