La lettre internationale des marchés horlogers
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19 décembre 2006 - POLEMIQUE : QUI A PEUR DE JOSEPH FLORES ?
Après avoir contesté l’attribution à l’horloger Abraham-Louis Perrelet de la première montre automatique, l’historien français Joseph Florès remet aujourd'hui en cause tout ce que nous savons (ou croyons savoir) sur Perrelet lui-même…

Promise pour la rentrée, la réponse de la maison Perrelet aux arguments de Joseph Florès se fait attendre : la marque avait mandaté un « historien indépendant » pour réunir les pièces qui mettraient « une fin définitive à cette fausse polémique ».

On peut noter que la marque Perrelet a supprimé de son site Internet le communiqué officiel consacré à l'affaire Perrelet-Sarton (www.perrelet.com/basel2004/communiquedepresse.pdf), qui commençait par ces termes : "Pauvre Abraham-Louis ! Sûr qu’il doit se retourner dans sa tombe : l’histoire, on le sait, subit sans cesse des contestations, remises en question, réinterprétations parmi les plus farfelues. Tenez par exemple, imaginons que la montre automatique soit belge... Après tout, les Belges n’ont-ils pas eux aussi mis au point la recette du chocolat ?".
Communiqué qui se terminait par : "Point de Hubert Sarton à l’horizon de cette grande saga de la montre automatique !" Faut-il interpréter cette suppression comme une marque de prudence ou comme un doute avant la grande explication historique promise ?
Peut-être l'histoire a-t-elle commencé à être réécrite...

En effet, faute de ces « pièces » historiques très attendues, la rumeur positive autour d’une « révision » historique concernant Abraham-Louis Perrelet court toujours. La contestation de Perrelet au profit de l’horloger belge Sarton n’a fait que trouver de nouveaux échos.
Dans la presse, mais aussi chez les historiens contemporains de l’horlogerie.
"Business Montres" signalait récemment qu’Arnaud Tellier, le conservateur du musée Patek Philippe de Genève (où est exposée une montre automatique attribuée à Perrelet), mettait désormais au conditionnel la mise au point par Perrelet du premier mouvement automatique à rotor historiquement attesté (1770).
On remarque aussi la double attribution de l'invention du mouvement automatique (Perrelet et Sarton) donnée par la très respectée Fondation de la Haute Horlogerie (http://culture.hautehorlogerie.org).

S’il fallait aujourd’hui écrire une histoire de la montre automatique, l’ouvrage classique d’Alfred Chapuis, "La montre automatique ancienne" (1952), ne ferait plus forcément référence. C’est pourtant cet ouvrage qui a fondé la réputation horlogère d’Abraham-Louis Perrelet.
Autant il était facile, voici quelques années, de balayer les objections de Joseph Florès, autant il faut à présent admettre que ses arguments ne manquent pas de logique et que son plaidoyer pour Sarton mérite au moins qu’on réouvre le dossier. Ce que font – sans toujours l’avouer – de plus en plus d’historiens de l’horlogerie et de conservateurs de musée.
Poursuivant ses recherches, Joseph Florès va désormais plus loin : Abraham-Louis Perrelet, que les ouvrages classiques présentent souvent comme un des plus grands horlogers du XVIIIe siècle, avait-il vraiment la stature que la postérité lui accorde ?
Mérite-t-il, à la lumière des documents dont nous disposons, l’enviable réputation qui est la sienne ?
Certes, on ne prête qu’aux riches. Exemple récent : dans son remarquable ouvrage sur Frédéric Houriet (éditions Simonin, Neuchâtel), l’expert Jean-Claude Sabrier écrit que Frédéric Houriet – un génie horloger (1743-1830), qu’on peut considérer comme le père de la chronométrie suisse – a fait son apprentissage au Locle, « chez le célèbre horloger Abraham-Louis Perrelet ». Sauf que le jeune Houriet était l’apprenti de l’horloger Abraham-Louis Perret Jeanneret, du Locle…
Qu’un historien aussi respectable que Jean-Claude Sabrier en vienne à attribuer à Perrelet ce qui revient à Perret montre à quel point on a peut-être taillé à ce Perrelet un costume qui n’était pas aux bonnes mesures !


QUESTIONS A UN HISTORIEN CONTESTATAIRE

Pourquoi cet acharnement contre Abraham-Louis Perrelet ?

Joseph Flores : Le but que je poursuis depuis quatorze ans ne vise pas à démolir Abraham-Louis Perrelet (ALP), mais uniquement à faire admettre que c’est bien Hubert Sarton qui est à l’origine de l’automatique à rotor, dispositif actuellement généralisé dans la montre mécanique. Ce qui implique que les retombées économiques de l’invention de Sarton – le plus généralement attribuée à Perrelet – sont incalculables. Mon exigence : démontrer que Perrelet n’y est pour rien dans ce domaine. Mes principes tiennent en trois H : l’histoire, l’horlogerie, l’honnêteté…

Pourquoi devrait-on douter de Perrelet ?

Joseph Flores : L’histoire doit se baser sur des documents concrets, analysés en respectant le contexte de l’époque. C’est primordial. Or, je constate que des documents authentiques et indubitables existent sur les plus grands horlogers des siècles passés (Breguet, Berthoud, Leroy, Lepaute, Lépine, Harrison, Mudge et bien évidemment Sarton), mais quinze années de recherches me laissent scceptique sur Perrelet. Des dizaines de demandes de renseignements auprès d’historiens qui ont écrit à son sujet m’amènent à penser que les informations qui le concernent sont des reprises non vérifiées ou des confusions. Dernier exemple en date : le cas Houriet [voir ci-dessus].

Perrelet n’aurait pas été un grand horloger…

Joseph Flores : Je viens de le dire : comment l’aurait-il été, au même titre que ceux que je viens de citer, en laissant aussi peu de traces authentifiées ? Je vais plus loin : de quels éléments disposons-nous pour affirmer qu’il a été horloger ? A ses défenseurs de prouver le contraire, documents à l’appui. Les historiens ne sont pas là pour créer ou entretenir des légendes !

A quand remonterait cette « légende » ?

D’abord, de quel Perrelet parle-t-on ? Au XVIIIe siècle, on fait référence à un Abraham-Louis Perrelet, « fils de Daniel », qui forme de nombreux horlogers et qui fait des montres à rochet (Ostervald, 1766), ainsi que d’un « Perlet », dont Saussure (1777), fait « l’inventeur des montres qui se remontent par le mouvement de celui qui les porte ». Au XIXe siècle, dans sa Biographie neuchâteloise (1863), Jeanneret parle d’un Abraham-Louis Perrelet, né au Locle en 1729, et de « son père David », mais il n’indique pour source qu’un certain Etienne Sandoz du Locle, dont le témoignage n’a pas été retrouvé. Le même Jeanneret avait parlé un an plus tôt de ce Perrelet, mais sans lui attribuer l’invention de la montre automatique dont il gratifiait Houriet. Enfin, en 1957, Alfred Chapuis indique qu’il y avait trois Abraham-Louis Perrelet au Locle vers 1760, le plus « fameux » – celui qui nous intéresse – étant le fils de David (moyennant quoi la maison Perrelet affirme aujourd’hui que c’était le fils de Daniel). L’attribution des montres automatiques à rotor est une affirmation du même Alfred Chapuis en 1952, mais il n’a pas produit le moindre document à l’appui. C’est tout pour ce qui concerne Abraham-Louis Perrelet, et c’est bien maigre et pour le moins embrouillé…

En sait-on plus sur Hubert Sarton ?

Joseph Flores : On dispose sur lui de très nombreux éléments. Un auteur belge, Florent Pholien, a beaucoup écrit sur lui en 1933. Il existe une description de la carrière de Sarton dans un document qui se trouve à la bibliothèque de l’université de Nancy, sous le titre Biographie Nationale publiée par lAcadémie royale des sciences, des lettres et des beaux arts de Belgique. De très nombreuses coupures de journaux de son époque reflètent bien ce que fabriquait Sarton, qui a lui-même rédigé un fascicule sur les réalisations accumulées au cours sa vie. En 2004, l’exposition « Liège remet les pendules à l’heure » et un ouvrage édité à cette occasion ont détaillé la vie de Sarton. Enfin, le principal document sur la montre automatique reste la communication faite à l’Académie française des sciences de Paris (23 décembre 1778), qui indique clairement, entre autres, que « Sarton, horloge à Liège, a déposé une montre qui se remonte, etc. ». Je dispose également d’un document rare, qui précise que « Sarton a cédé en 1787, aux Dubois et Fils du Locle, le droit de réaliser des montres de son invention, n’ayant plus le temps de fournir tout ce qu’on lui demandait »…

Comment aurait-on pu se tromper à ce point ?

Joseph Flores : J’ai moi-même été le premier à me laisser prendre à la réputation d’Alfred Chapuis, historien de l’horlogerie d’une réputation sans égale, que personne n’aurait osé mettre en doute. Chapuis, c’était « du béton » ! Si je n’avais pas moi-même prouvé que l’auteur du système de remontage automatique était Sarton, j’en serais toujours à faire une confiance aveugle à l’autorité de Chapuis… Plus c’est gros, plus ça passe ?

Qui serait gêné par cette « vérité » ?

Joseph Flores : Si ce qui est admis a été répandu involontairement, c’est une des plus grandes erreurs de l’histoire horlogère. Si cela se révélait volontaire, ce serait une des plus grandes tromperies de cette histoire. Je ne m’explique pas pourquoi tant de responsables restent sur des affirmations qu’ils ne peuvent pas prouver : peut-être ces grands noms qui font autorité trouveraient-ils humiliant de devoir… manger leur chapeau ! Je reste convaincu que reconnaître la vérité ne pourrait être que bénéfique à toute l’horlogerie. Ce serait tout à son honneur de reconnaître les erreurs de ses aînés.


COMMENTAIRE DE "BUSINESS MONTRES"/Grégory Pons
Pour avoir suivi depuis plusieurs années la polémique Sarton-Perrelet, j’en suis arrivé à la conclusion que Joseph Florès pourrait bien avoir historiquement raison, mais qu’il aurait de toute façon géographiquement tort.
Pour deux raisons. D’une part, il vit à Villers-le-Lac, dans le Jura, hélas pour lui du mauvais côté de la frontière (c’est-à-dire en France).
D’autre part, il ferraille pour la mémoire d’un horloger… liégeois à peu près inconnu des manuels de référence !
On imagine mal l’institution horlogère helvétique renier son discours officiel, sous la seule pression d’arguments franc-comtois au service d’une cause wallonne.
Est-il bien raisonnable de polémiquer ainsi ?
Sans doute pas, surtout quand tout le monde s’accorde à considérer que le vrai inventeur d’un mouvement automatique adapté aux montres de poche est le grand Abraham-Louis Breguet. L’histoire des hommes a pu s’écrire avec des impostures historiques bien plus choquantes que les enjeux de cette querelle Perrelet-Sarton.
Tout de même, qu’attend la FH (Fédération horlogère suisse) pour ouvrir ne serait-ce qu’un débat public sur cette question précise ?
Hormis le cas délicat de la marque Perrelet (coincée ici entre l’arbre de la connaissance historique et l’écorce de la légende horlogère), réévaluer le statut d’Hubert Sarton ne froisserait aucun intérêt commercial majeur.
Peut-être même pourrait-on lancer une marque à son nom…

INFORMATIONS : flores.joseph.chez-alice.fr


Le site de Joseph Flores
Business Montres & Joaillerie, la lettre internationale des marchés horlogers.
Quai du Seujet, 16 - CH-1201 Genève (Suisse). Tél : +41 79 800 23 08.
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